Une réserve d’ombre

Helmut Newton

« Il y a deux sortes de pudeur : l’ignorante et l’informée. La première “remet à plus tard” de savoir quelque chose d’interdit. Elle est enfantine, elle se trouble, elle rougit, elle se défile, elle évite. C’est trop, ou trop tôt. Bonne chance dans le temps, mais il s’agit d’une boussole sûre. La deuxième sait et se protège. Pas de plaisir véritable sans pudeur profonde. Elle a deux ennemis, cette pudeur-là : le puritanisme sous sa forme prude ou pudibonde, et la violence pornographique (puritaine, elle aussi) qui veut empêcher la musique de la volupté.

Tous les voluptueux sont pudiques, mêmes s’ils (ou elles) se livrent clandestinement aux pires impudicités. L’obscénité, elle, est dans la tête de ceux qui jugent. C’est une question de représentation intime. L’imagination du procureur Pinard au XIXe siècle, avait peu de chose à voir avec la réalité de “Madame Bovary” ou des “Fleurs du mal”. Flaubert, Baudelaire, Proust, Nabokov étaient, bien entendu, de grands pudiques. Vivant Denon, dans ce chef-d’œuvre qu’est “Point de lendemain”, insiste beaucoup sur la “décence” de la libertine Madame de T… Sade lui-même n’arrête pas de parler d’un mystérieux “principe de délicatesse” (et Dieu sait !). Rimbaud était beaucoup plus pudique que Verlaine ou Gide ; Sartre manquait de la pudeur de Genet, etc.

La pudeur est une réserve d’ombre, un savoir-faire dans l’obscurité. Les partisans de l’authenticité, de la vérité à tout prix, de la transparence, de la “peau sur la table”, du blanc ou du noir n’en ont aucune idée, ou plutôt ils la sentent et la haïssent. Rien de plus dangereux, par les temps qui courent, que la pudeur informée. “Malheur à moi, disait Nietzsche, je suis nuancé.” Rien de plus antitotalitaire que la pudeur. Elle réussit ce prodige d’être à la fois révolutionnaire et aristocratique. »

Philippe Sollers, Nouvel Observateur, hors série numéro 39, 1999

Jeanloup Sieff, Unwillingly Provocative Woman, Paris, 1978