La Maréchale du bal costumé

- Lotte Jacobi, Olga Klein Astrachan costumé, Berlin, 1928Lotte Jacobi, Olga Klein Astrachan costumé, Berlin, 1928

« Dès le bas de l’escalier, on entendait le bruit des violons.

— « Où diable me menez-vous? » dit Frédéric.

— « Chez une bonne fille! n’ayez pas peur! »

Un groom leur ouvrit la porte et ils entrèrent dans l’antichambre, où des paletots, des manteaux et des châles étaient jetés en pile sur des chaises. Une jeune femme, en costume de dragon Louis XV, le traversait en ce moment-là. C’était Mlle Rose-Annette Bron, la maîtresse du lieu.

— « Eh bien? » dit Arnoux.

— « C’est fait! » répondit-elle.

— «Ah! merci, mon ange! » Et il voulut l’embrasser.

— « Prends donc garde, imbécile! tu vas gâter mon maquillage! »

Arnoux présenta Frédéric.

— « Tapez là dedans, monsieur, soyez le bienvenu! »

Elle écarta une portière derrière elle, et se mit à crier emphatiquement:

— « Le sieur Arnoux, marmiton, et un prince de ses amis! »

Frédéric fut d’abord ébloui par les lumières; il n’aperçut que de la soie, du velours, des épaules nues, une masse de couleurs qui se balançait aux sons d’un orchestre caché par des verdures, entre des murailles tendues de soie jaune, avec des portraits au pastel, çà et là, et des torchères de cristal en style Louis XVI. De hautes lampes, dont les globes dépolis ressemblaient à des boules de neige, dominaient des corbeilles de fleurs, posées sur des consoles, dans les coins ; — et, en face, après une seconde pièce plus petite, on distinguait dans une troisième un lit à colonnes torses, ayant une glace de Venise à son chevet.

Mais les danses s’arrêtèrent, et il y eut des applaudissements, un vacarme de joie, à la vue d’Arnoux s’avançant avec son panier sur la tête; les victuailles faisaient bosse au milieu. — « Gare au lustre! » Frédéric leva les yeux: c’était le lustre en vieux Saxe qui ornait la boutique de l’Art industriel; le souvenir des anciens jours passa dans sa mémoire; mais un fantassin de la ligne en petite tenue, avec cet air nigaud que la tradition donne aux conscrits, se planta devant lui, en écartant les deux bras pour marquer l’étonnement; et il reconnut, malgré les effroyables moustaches noires extra-pointues qui le défiguraient, son ancien ami Hussonnet. Dans un charabia moitié alsacien, moitié nègre, le bohème l’accablait de félicitations, l’appelant son colonel. ( Frédéric, décontenancé par toutes ces personnes, ne I savait que répondre. Mais, un archet ayant frappé sur un pupitre, danseurs et danseuses se mirent en place.

Ils étaient une soixantaine environ, les femmes pour la plupart en villageoises ou en marquises, et les hommes, presque tous d’âge mûr, en costumes de roulier, de débardeur ou de matelot.

Frédéric, s’étant rangé contre le mur, observa le quadrille devant lui.

Un vieux beau, vêtu, comme un doge vénitien, d’une longue simarre de soie pourpre, dansait avec Mme Rosanette, qui portait un habit vert, une culotte de tricot et des bottes molles à éperons d’or. Le couple en face se composait d’un Arnaute chargé de yatagans et d’une Suissesse aux yeux bleus, blanche comme du lait, potelée comme une caille, en manches de chemise et corset rouge. Pour faire valoir sa chevelure qui lui descendait jusqu’aux jarrets, une grande blonde, marcheuse à l’Opéra, s’était mise en femme sauvage ; et, par-dessus son maillot de couleur brune, n’avait qu’un pagne de cuir, des bracelets de verroterie, et un diadème de clinquant, d’où s’élevait une haute gerbe en plumes de paon. Devant elle, un Pritchard, affublé d’un habit noir grotestement large, battait la mesure avec son coude sur sa tabatière. Un petit berger-Watteau, azur et argent comme un clair de lune, choquait sa houlette contre le thyrse d’une Bacchante, couronnée de raisins, une peau de léopard sur le flanc gauche et des cothurnes à rubans d’or. De l’autre côté, une Polonaise, en spencer de velours nacarat, balançait son jupon de gaze sur ses bas de soie gris-perle, pris dans des bottines roses cerclées de fourrure blanche. Elle souriait à un quadragénaire ventru, déguisé en enfant de chœur, et qui gambadait très-haut, levant d’une main son surplis et retenant de l’autre sa calotte rouge. Mais la reine, l’étoile, c’était Mademoiselle Loulou, célèbre danseuse des bals publics. Comme elle se trouvait riche maintenant, elle portait une large collerette de dentelle sur sa veste de velours noir uni, et son large pantalon de soie ponceau, collant sur la croupe et serré à la taille par une écharpe de cachemire, avait, tout le long de la couture, des petits camellias blancs, naturels. Sa mine pâle, un peu bouffie et à nez retroussé, semblait plus insolente encore par l’ébouriffure de sa perruque où tenait un chapeau d’homme en feutre gris, plié d’un coup de poing sur l’oreille droite; et, dans les bonds qu’elle faisait, ses escarpins à boucles de diamants atteignaient presque au nez de son voisin, un grand Baron moyen âge tout empêtré dans une armure de fer. Il y avait aussi un Ange, un glaive d’or à la main, deux ailes de cygne dans le dos, et qui, allant, venant, perdant à toute minute son cavalier, un Louis XIV, ne comprenait rien aux figures et embarrassait la contredanse.

Frédéric, en regardant ces personnes, éprouvait un sentiment d’abandon, un malaise. Il songeait encore à Mme Arnoux, et il lui semblait participer à quelque chose d’hostile se tramant contre elle.

Quand le quadrille fut achevé, Mme Rosanette l’aborda. Elle haletait un peu, et son hausse-col, poli comme un miroir, se soulevait doucement sous son menton.

— « Et vous, monsieur, » dit-elle, « vous ne dansez pas ? »

Frédéric s’excusa, il ne savait pas danser.

— « Vraiment ? mais avec moi ? bien sûr ? » Et, posée sur une seule hanche, l’autre genou un peu rentré, en caressant de la main gauche le pommeau de nacre de son épée, elle le considéra pendant une minute, d’un air moitié suppliant, moitié gouailleur. Enfin elle dit « Bonsoir ! Il fit une pirouette et disparut.

Frédéric, mécontent de lui-même, et ne sachant que faire, se mit à errer dans le bal. »

Gustave Flaubert, L’Éducation sentimentale (1869), deuxième partie, chapitre I