Cheval de pur sang

Comtesse Christina Paolozzi NY 1961 Photo Richard AvedonRichard Avedon, Comtesse Christina Paolozzi, NY 1961

« Eugène resta pensif pendant quelques moments avant de lire ses livres de droit. Il venait de reconnaître en madame la vicomtesse de Beauséant l’une des femmes les plus à la mode à Paris, et dont la maison passait pour être la plus agréable du faubourg Saint-Germain. Elle était d’ailleurs, et par son nom et par sa fortune, l’une des sommités les plus imposantes du monde aristocratique. Grâce à sa tante de Marcillac, lui, pauvre étudiant, avait été bien reçu dans cette maison, sans connaître l’étendue de cette faveur. Être admis dans ces salons dorés, c’était un brevet de haute noblesse , c’était conquérir le droit d’aller partout. Ébloui par cette brillante assemblée, ayant à peine échangé quelques paroles avec la vicomtesse, Eugène s’était contenté de distinguer parmi la foule des déités parisiennes, dans ce raout, une de ces femmes que doit adorer tout d’abord un jeune homme. La comtesse Anastasie de Restaud , grande et bien faite, passait pour avoir l’une des plus jolies tailles de Paris. Figurez-vous de grands yeux noirs, une main magnifique, un pied bien découpé, du feu dans les mouvements, une femme que le marquis de Ronquerolles nommait un cheval de pur sang. Cette finesse de nerfs ne lui ôtait aucun avantage; elle avait les formes pleines et rondes, sans qu’elle pût être accusée de trop d’embonpoint. Cheval de pur sang, femme de race, ces locutions commençaient à remplacer les anges du ciel, les figures ossianiques, toute l’ancienne mythologie amoureuse repoussée par le dandysme. Mais , pour Rastignac , madame Anastasie de Restaud fut la femme désirable. Il avait pu conquérir une place dans la liste des cavaliers écrite sur l’éventail, et avait pu lui parler pendant la première contredanse.

— Où vous rencontrer désormais, madame? lui avait-il dit brusquement avec cette force de passion qui plaît tant aux femmes.

— Mais, dit-elle, au bois, aux Bouffons, chez moi, partout.

Et l’aventureux méridional s’était empressé de se lier avec cette délicieuse comtesse, autant qu’un jeune homme peut se lier pendant une contredanse. En se disant cousin de madame de Beauséant, il fut invité aux fêtes de cette personne qu’il prit pour une grande dame, et il eut entrée chez elle. Au dernier sourire qu’elle lui jeta , Rastignac crut sa visite nécessaire, ll avait eu le bonheur de rencontrer un homme qui ne s’était pas moqué de son ignorance , défaut mortel au milieu des illustres impertinents de l’époque, les Maulincourt, les Ronquerolles, les Maxime, les de Trailles, les de Marsay , les Adjuda-Pinto, les Vandenesse , qui étaient là dans la gloire de leurs fatuités et mêlés aux femmes les plus élégantes , lady Brandon , la duchesse de Langeais , la comtesse de Kergarouèt, madame de Serizy, la marquise d’Aiglemont, madame Firmiani, la marquise de Listomèrc et l’inexplicable comtesse Fœdora. Heureusement donc, le naïf étudiant tomba sur le marquis de Montriveau, l’amant de la duchesse de Langeais, un général simple comme un enfant, qui lui apprit que la comtesse de Restaud demeurait rue du Helder.

Être jeune, avoir soif du monde, avoir faim d’une femme, et voir s’ouvrir pour soi deux maisons! mettre le pied au faubourg Saint-Germain, chez la vicomtesse de Beauséant ; le genou dans la Chaussée d’Antin , chez la comtesse de Restaud! plonger d’un regard dans les salons de Paris en enfilade, et se croire assez joli garçon pour y trouver aide et protection dans un cœur de femme ; se sentir assez ambitieux pour donner un superbe coup de pied à la corde roide sur laquelle il faut marcher avec l’assurance du sauteur qui ne tombera pas,et avoir trouvé dans une charmante femme le meilleur des balanciers! Avec ces pensées et devant cette femme qui se dressait sublime auprès d’un feu de mottes, entre le code et la misère, qui n’aurait, comme Eugène, sondé l’avenir par une méditation, qui ne l’aurait meublé de succès ? »

Honoré de Balzac, Le Père Goriot, 1834