La belle est venue

1955 Vicomtesse Jacqueline de Ribes, NY, December by Richard AvedonRichard Avedon, Vicomtesse Jacqueline de Ribes, NY, December 1955

« À longueur de jour, je marche derrière elle, sans cesse à l’affût de ce qu’elle dira. À force d’être aux aguets, tout ce qu’elle éprouve finit par retentir dans mes propres os.

Quelquefois, sa vie lui est d’un poids terrible. Son corps se fait lourd, presque sans âme. Ses mots ne parviennent plus à se former. Pour chasser l’obscurité qui l’envahit, je danse, je chante, m’accompagnant d’un tambourin ou d’une harpe. Je fais tout pour lui être agréable et pour la divertir. Le plus souvent, j’y parviens.

D’autres fois, la reine s’éloigne pour errer dans les chambres vides ; ou bien, à l’aube, elle s’enfonce dans les chemins qui vont au désert. Sans qu’elle me le dise, je sais qu’elle veut être seule.

Tassé au bas des marches, ou devant notre demeure à l’abri d’un vieux sycomore, je reste là, à l’attendre.

Quand je me repose sous l’arbre, je détache la chèvre pour qu’elle rôde autour de moi et lèche ma nuque de sa langue grise. J’ai perdu Senb, mon singe, dans le naufrage de cette ville, dès que les malheurs se sont violemment abattus sur nous tous ici. Je m’en remets mal. Sur ce rouleau de papyrus, à la suite des paroles de la reine, il m’arrivera de glisser mes propres souvenirs. Du commencement à la fin: j’ai vécu cette Cité. Mais de l’autre bord, celui des humbles.

Dans l’ombre où je me plaisais, il m’a semblé, parfois, que je gardais une vue plus détachée, et par suite plus exacte, plus mesurée de l’histoire, que ceux qui la font.

Ce soir, Nefertiti est assise le dos à la fenêtre.

Le Nil, gonflé, torrentueux en cette saison, roule jusqu’à la hauteur de son cou. Les oiseaux migrateurs strient l’air, puis filent en vol bas vers les marais. Le visage de la reine est ailleurs. Elle me fixe sans me voir. Pour ne pas la distraire de ses pensées, mon roseau touche à peine ma feuille blanche ; je trace des traits de plus en plus effilés dans un frottement imperceptible. Autour de nous le temps s’arrête. Le silence grandit. Je cesse, un moment d’écrire pour prendre part à ce silence. »

Andrée Chédid, Nefertiti et le rêve d’Akhnaton, Flammarion, 1974