Il n’y a pas de petite querelle

Juan Manuel Castro Prieto_Galerie VU_ldd1Juan Manuel Castro Prieto, Eleveur de crocodile, Ethiopie, 2005

Un jour, il y a très longtemps – alors que les animaux et les hommes se comprenaient encore –, un crocodile imprudent s’était aventuré assez loin sur la terre ferme. Or, ce jour-là, un feu vint à se déclarer dans la brousse aux herbes touffues. Notre malheureux crocodile, bientôt bloqué par les flammes, ne peut plus rejoindre les eaux maternelles de la rivière. Le feu se rapproche. La fumée l’entoure. Suffoqué, la respiration lui manque. Cherchant son chemin à tâtons, ses pattes heurtant maladroitement les cailloux, il va tout de travers…

Soudain il aperçoit au loin, marchant à grands pas vers le village, un jeune homme robuste qui porte sur la tête une charge de feuilles. Un sac de grande taille pend à ses côtés…

Le crocodile crie, appelle à l’aide. L’homme s’arrête.

« Qu’y a-t-il, crocodile ? Que veux-tu ?

– Je t’en supplie, viens à mon secours. Je vais mourir ici si tu ne me ramènes pas à la rivière. […]

Il entoure solidement ses pieds de feuilles vertes pour les protéger du feu, se rapproche du crocodile et lui jette son sac :

« Entre là-dedans ! lui dit-il.

– Pourquoi ?

– Pour que je puisse te porter sans crainte.

– C’est juste ! » dit le crocodile ! Et, à force de se tortiller, il finit par entrer dans le sac.

L’homme soulève alors le lourd fardeau, le pose sur sa tête, saute à travers la zone enflammée et court jusqu’ au bord de la rivière. Là, il dépose le sac sur le rivage, puis s’éloigne.

« Crocodile, dit-il, te voici arrivé au bord de l’eau !

– Homme généreux ! dit le crocodile du fond de son sac. Je t’en prie, parfais ton geste et la considération dont tu as fait preuve à mon égard, et porte-moi jusque dans l’eau. Alors il sera clair pour moi que je suis vraiment sauvé du feu. »

L’homme retrousse son pagne, ramasse le sac et entre dans la rivière. Afin que le crocodile se sente à l’aise, il dépose son fardeau suffisamment au large.

« Tu peux sortir ! lui dit-il. Tu es maintenant dans l’eau. »

Le crocodile sort, se détend, et fait mine de s’engager vers les profondeurs. Tout à coup, avant que l’homme ait eu le temps de regagner le rivage, dans une détente foudroyante il se retourne et lui happe le pied dans ses mâchoires redoutables.

« Ô homme ! dit-il. Ne m’adresse pas de reproches, car depuis une semaine j’étais perdu dans la brousse et de tout ce temps je n’ai rien trouvé à manger. Si je te laissais aller maintenant, je mourrais de faim. »

Indigné par une telle injustice, l’homme s’écrie :

« Tu n’as pas honte de payer ainsi en mal le bien que je t’ai fait ?

– Bon ! dit le crocodile. Attendons que quelqu’ un vienne boire à la rivière, et demandons-lui de juger entre nous. »

Il n’y a pas de petite querelle, Amadou Hampâté Bâ, Editions Stock, 1999.