Un rêveur à part

Margaret Bourke-White India'S Caste System Closeup of Indian aborigines Communist village headman.Zari, India 1946Margaret Bourke-White, Closeup of Indian aborigines Communist village headman. Zari, India, 1946

« La nature contient les éléments, en couleur et forme, de toute peinture, comme la portée contient les notes de toute musique.
Mais l’artiste est né pour en sortir, et choisir, et grouper avec science, les éléments, afin que le résultat en soit beau — comme le musicien assemble ses notes et forme des accords — jusqu’à ce qu’il éveille du chaos la glorieuse harmonie.
Dire au peintre qu’il faut prendre la nature comme elle est, vaut de dire au virtuose qu’il peut s’asseoir sur le piano.
« La nature a toujours raison » est une assertion artistiquement aussi controuvée, que la vérité en est universellement prise pour argent comptant. La nature a très rarement raison, à tel point même, qu’on pourrait presque dire que la nature a habituellement tort : que l’état de choses nécessaire pour grouper une perfection d’harmonie digne d’une peinture est rare ; ou, pas commun du tout.
Cela va sembler, même aux plus intelligents, une doctrine presque blasphématoire. Si incorporé avec notre éducation est devenu l’aphorisme en question, que la croyance à sa véracité passe pour faire partie de notre être moral et les mots eux-mêmes ont à notre oreille, un son de religion. Pourtant la nature réussit rarement à produire un tableau.
Le soleil resplendit, le vent souffle d’est, le ciel est vide de nuages, et, au dehors, tout est de fer. Les vitres du Palais de Cristal s’aperçoivent de tous les points de Londres. Le promeneur du dimanche se réjouit d’une journée glorieuse, et le peintre se détourne pour fermer les yeux.
Combien peu l’on comprend cela, et avec quelle obéissance le fortuit dans la nature s’accepte pour du sublime, on le peut augurer de l’admiration illimitée produite quotidiennement par le plus niais coucher de soleil.
La dignité des montagnes coiffées de neige se perd en trop de netteté, mais la joie du touriste est de reconnaître les voyageurs à leur sommet. Le désir de voir, pour le fait de voir, est, quant à la masse, le seul à satisfaire : de là sa jouissance du détail.
Et quand la brume du soir vêt de poésie un bord de rivière, ainsi que d’un voile et que les pauvres constructions se perdent dans le firmament sombre, et que les cheminées hautes se font campaniles, et que les magasins sont, dans la nuit, des palais et que la cité entière est comme suspendue aux cieux — et qu’une contrée féerique gît devant nous — le passant se hâte vers le logis, travailleur et celui qui pense ; le sage et l’homme de plaisir cessent de comprendre comme ils ont cessé de voir, et la nature qui, pour une fois a chanté juste, chante un chant exquis pour le seul artiste, son fils et son maître — son fils en ce qu’il l’aime, son maître en cela qu’il la connaît.
À lui son secret se déploie, à lui ses leçons graduellement se sont faites claires. Il regarde sa fleur, non pas dans les verres grossissants afin de recueillir des faits pour la botanique, mais avec la lumière de qui voit, en la variété choisie de tons brillants et de délicates nuances, des suggestions pour des harmonies futures.
Il ne se borne pas à copier oiseusement, et sans pensée, chaque brin d’herbe, comme l’en avisent des inconséquents ; mais, dans la courbe longue d’une feuille étroite, corrigée par le jet élancé de sa tige, il apprend comment la grâce se marie à la dignité, comment la douceur se rehausse de force, pour que résulte l’élégance.
Avec l’aile couleur citron du papillon pâle, ses fines taches couleur orange, il voit devant lui les pompeux palais d’or clair, non sans leurs fluets piliers safrannés ; et il lui est enseigné comment de délicats dessins haut sur les murs se traceront en tons tendres d’orpin, et se répéteront à la base par des notes de teinte plus grave.
Il trouve dans ce qui est subtil et gracieux des insinuations pour ses propres combinaisons, et c’est ainsi que la nature demeure sa ressource et est toujours à son service ; à lui, rien de refusé.
À travers son cerveau comme à travers l’alambic, se distille l’essence très pure de cette pensée qui commença aux dieux, et qu’ils lui laissent à effectuer.
Mis par eux à part pour compléter leur ouvrage, il produit cette chose merveilleuse appelée le chef-d’œuvre qui dépasse en perfection tout ce qu’ils ont essayé en ce qu’on appelle nature ; et les dieux regardent faire et s’étonnent et perçoivent combien de tout un monde est plus belle la Vénus de Milo que ne n’était leur Ève à eux. »

James McNeill Whistler, traduction française de M. Stéphane Mallarmé. Le « Ten o’clock » de M. Whistler, 1888