Alabama Song

william-grant-blowing-harpMitchell George, William Grant of Russell County, Alabama, in the early 1980’s.

En 1937-1938, lors de son premier voyage aux États-Unis Marguerite Yourcenar découvre la réalité des Noirs d’Amérique et la beauté des negro-spirituals. Lors d’un séjour en Virginie, elle visite la maison du troisième président des États-Unis, Thomas Jefferson, à Monticello et s’entretient quelques instants avec un vieux Noir rencontré sur le chemin :

« Certes, il m’était arrivé de voir, sinon de fréquenter, des Noirs en Europe. Mais la première rencontre qui m’ait laissé l’impression d’approcher, non pas d’une autre race et d’un autre monde – nous sommes tous au fond pareils – mais d’un monde éclairé et ressenti autrement que nous le faisons nous-mêmes, se place en 1938 […] Un vieil homme noir solitaire était-là, pauvrement vêtu, mais avec sur son visage usé une expression de ravissement. Il écoutait les trilles d’un oiseau. Je lui en demandai le nom.

– But, honey, it is the mocking-bird.

C’était la première fois que je constatais cette capacité de jouir de la vie par tous les sens, pour ainsi dire par tous les pores.  L’Empereur de la Chine d’Andersen n’avait pas plus joui de son rossignol que ce Noir probablement sans travail de son mocking-bird. »

Marguerite Yourcenar, «Avant-propos» de Blues et Gospels, Paris, Gallimard, 1984