Erotisme de la présence

Diane Arbus, Helene Weigel, la veuve de Bertolt Brecht, Berlin Est 1971Diane Arbus, Helene Weigel, (veuve de Bertolt Brecht), Berlin Est 1971

« L’acteur qui se réclame de l’insoumission – individuelle ou duelle – découvre sur le plateau sa « part maudite » ou, pour citer Eugenio Barba, « sa part d’exil », et la salle éblouie en éprouve l’impact. Il se révèle alors par-delà les mots. Acteur qui joue et se confesse. Cela procure le plaisir d’un partage et le spectateur, face à lui, se dit, pour reprendre une belle formule d’Emmanuel Levinas : « je me fais l’auteur de ce que j’entends », de ce que je vois, dirais-je, moi, spectateur… sa révolte me contamine et m’emporte. Cela me rend éloquent. L’acteur insoumis me permet de parler, de surmonter le mutisme ou la résignation aux banals constats portant sur la qualité standard du jeu. Cet acteur affiche son inconfort d’être sur le plateau autant que la volonté de le surmonter, il dénonce la mission qui lui est habituellement assignée et refuse de s’y plier tout à fait. Il n’est pas heureux, mais il est vrai dans le combat qu’il mène au nom du besoin qui est le sien, le dévoilement de soi malgré tout. De la salle je perçois la dignité de ce combat, et la difficulté dont je prends la mesure suscite en moi un véritable « érotisme de la présence ». L’érotisme suscité par un être qui, dans ma proximité, va plus loin que moi, un être initialement fictif qui, grâce à l’acteur insoumis, acquiert une consistance psychique particulière. Ils sont deux, reliés et libres, et ils se révèlent face à moi. Nous sommes nécessaires les uns aux autres, chacun saisi par « la passion d’être un autre » : source de l’érotisme qui surgit, il nous tient. Érotisme qui ne comporte pas forcément de désir physique, mais entretient plutôt la projection imaginaire sur un autre corps dont l’énergie ou l’oubli de soi séduisent. Ce corps-là m’apparaît comme corps accompli parce que parvenu à l’union de la fiction du plateau et du présent personnel, corps d’ici et d’ailleurs. Il se donne sans s’abandonner et cette double appartenance fascine le spectateur qui, dans son intimité, éprouve un éveil de soi, un élargissement de l’être, et cet effet lui apparaît comme une « prime » de présence, de présence partagée. Par contre, lorsque l’acteur apparaît comme étant en deçà de mes attentes, pantin soumis, apparition sans « secret », il m’ennuie et je souffre pour lui. La « prime » à la présence se convertit alors en insupportable « manque » dont je suis le témoin impuissant. Cela me fatigue et m’épuise. »

Georges Banu Les voyages du comédien Gallimard, coll. « Pratique Du Théâtre » 2012

Helene WeigelHelene Weigel, 1960 -by Liselotte Strelow

2006 Mark B. Anstendig helene Weigel2006 Mark B. Anstendig helene Weigel