Il y a une nuit dans la nuit

Felton Williams© Deborah Luster, Felton Williams, Louisiana State Penitentiary, Angola, Louisana, 1999

« Il y a une nuit dans la nuit.

(…)

J’ai le dégoût de ce moi, car je sais qu’il tient de la réalité du monde dans ses mains. Je hais ce « moi » qui, au lieu de me former, me détermine. Car il est l’unité de tous mes instants, mais m’abandonne au milieu d’eux, et tend à me donner pour être ma pensée, c’est-à-dire ce qui me pose en face du monde extérieur et en dehors de lui.

Tous mes instants en un seul ! Je crains, désormais, que ma peine ne dure autant que moi. Mon être véritable me chasse devant lui. Ah ! Il faudrait avoir pour toute existence réelle l’être abstrait de cette unité. Il ne faudrait pas que cette unité de tous les instants trouvât à se figurer dans l’univers matériel par ce corps absurde auquel je suis lié. Cette unité porte un fruit, hélas !

Mon moi n’est lui-même que dans un monde où je ne peux pas demeurer. »

Joé Bousquet, Traduit du silence, L’imaginaire, Gallimard, pages 12.13.