Nulle part, il n’y a de pipe

Katerina Belkina, Bluebeard. Jealousy 2007Katerina Belkina, Bluebeard Jealousy 2007

« Nulle part, il n’y a de pipe.

A partir de là, on peut comprendre la dernière version que Magritte a donné de Ceci n’est pas une pipe. En plaçant le dessin de la pipe et l’énoncé qui lui sert de légende sur la surface bien clairement délimitée d’un tableau (dans la mesure ou il s’agit d’une peinture, les lettres ne sont que l’image des lettres; dans la mesure ou il s’agit d’un tableau noir, la figure n’est que la continuation didactique d’un discours), en plaçant ce tableau sur un trièdre de bois épais et solide, Magritte fait tout ce qu’il faut pour reconstituer (soit par la pérennité d’une œuvre d’art, soit par la vérité d’une leçon de choses) le lieu commun à l’image et au langage.

Tout est solidement amarré a l’intérieur d’un espace scolaire: un tableau « montre » un dessin qui « montre » la forme d’une pipe; et un texte écrit par un instituteur zélé « montre » que c’est bien d’une pipe qu’il s’agit. L’index du maître on ne le voit pas, mais il règne partout, ainsi que sa voix, qui est en train d’articuler bien clairement: « ceci est une pipe ». Du tableau à l’image, de l’image au texte, du texte à la voix, une sorte d’index général pointe, montre, fixe, repère, impose un système de renvois, tente de stabiliser un espace unique. Mais pourquoi ai-je introduit encore la voix du maître ? car à peine a-t-elle dit « ceci est une pipe » qu’elle a du aussi se reprendre et balbutier: « ceci n’est pas une pipe, mais le dessin d’une pipe », « ceci n’est pas une pipe mais une phrase disant que c’est une pipe », « la phrase: « ceci n’est pas une pipe » n’est pas une pipe »; « dans la phrase « ceci n’est pas une pipe », ceci n’est pas une pipe: ce tableau, cette phrase écrite, ce dessin d’une pipe, tout ceci n’est pas une pipe ».

Les négations se multiplient, la voix s’embrouille et s’étouffe; le maître confus baisse l’index tendu, tourne le dos au tableau, regarde les élèves qui se tordent et ne se rend pas compte que s’ils rient si fort, c’est qu’au-dessus du tableau noir et du maître bredouillant ses dénégations, une vapeur vient de se lever qui peu à peu a pris forme et maintenant dessine très exactement, sans aucun doute possible, une pipe. « C’est une pipe, c’est une pipe » crient les élevés qui trépignent tandis que le maître, de plus en plus bas, mais toujours avec la même obstination, murmure sans que personne ne l’écoute désormais: « et pourtant ceci n’est pas une pipe ». Il n’a pas tort: car cette pipe qui flotte si visiblement au-dessus de la scène, comme la chose à laquelle se réfère le dessin du tableau noir, et au nom de laquelle le texte peut dire à juste titre que le dessin n’est pas vraiment une pipe, cette pipe elle-même n’est qu’un dessin; ce n’est point une pipe. Pas plus sur le tableau noir qu’au-dessus de lui, le dessin de la pipe et le texte qui devrait la nommer ne trouvent ou se rencontrer et s’épingler l’un sur l’autre comme le calligraphe avec beaucoup de présomption, avait essaye de le faire. Alors, sur ses montants biseautés et si visiblement instables, le chevalet n’a plus qu’à basculer, le cadre à se disloquer, le tableau à rouler par terre, les lettres à s’éparpiller, la « pipe » peut « se casser »: le lieu commun— œuvre banale ou leçon quotidienne—a disparu.[…] Mais l’énoncé, ainsi articule deux fois déjà par des voix différentes, prend à son tour la parole pour parler de lui-même: « Ces lettres qui me composent et dont vous attendez, au moment où vous entreprenez de les lire qu’elles nomment la pipe, ces lettres, comment oseraient-elles dire qu’elles sont une pipe, elles qui sont si loin de ce qu’elles nomment ? Ceci est un graphisme qui ne ressemble qu’à soi et ne saurait valoir pour ce dont il parle ». Il y a plus encore: ces voix se mêlent deux a deux pour dire, parlant du troisième élément, que « ceci n’est pas une pipe ». Liés par le cadre du tableau qui les entoure tous deux, le texte et la pipe d’en bas entrent en complicité: le pouvoir de désignation des mots, le pouvoir d’illustration du dessin dénoncent la pipe d’en haut, et refusent à cette apparition sans repère le droit de se dire une pipe, car son existence sans attache la rend muette et invisible. Liées par leur similitude réciproque, les deux pipes contestent à l’énoncé écrit le droit de se dire une pipe, lui qui est fait de signes sans ressemblance avec ce qu’ils désignent. Liés par le fait qu’ils viennent l’un et l’autre d’ailleurs, et que l’un est un discours susceptible de dire la vérité, que l’autre est comme l’apparition d’une chose en soi, le texte et la pipe d’en haut se conjuguent pour formuler l’assertion que la pipe du tableau n’est pas une pipe. Et peut-être faut-il supposer qu’outre ces trois éléments, une voix sans lieu (celle du tableau, peut-être, tableau noir ou tableau tout court) parle dans cet énoncé; ce serait en parlant à la fois de la pipe du tableau, de la pipe qui surgit au-dessus, qu’elle dirait:

« rien de tout cela n’est une pipe; mais un texte qui simule un texte; un dessin d’une pipe qui simule un dessin d’une pipe; une pipe ( dessinée comme n’étant pas un dessin) qui est le simulacre d’une pipe (dessinée à la manière d’une pipe qui ne serait pas elle-même un dessin) ». Sept discours dans un seul énoncé. Mais il n’en fallait pas moins pour abattre la forteresse ou la similitude était prisonnière de l’assertion de ressemblance. »

MICHEL FOUCAULT

Ceci n’est pas une pipe, Fata Morgana, 1973