Eau blanche

Ludovic Carème Agua Branca São Paulo.© Ludovic Carème, Agua Branca, une favela de São Paulo

« Un cloaque de tôles et de planches mal assemblées. Agua Branca («Eau blanche») est une petite favela située dans le quartier de Lapa à São Paulo, à proximité de la rivière Tiete. Coincée entre le club de foot local et la Marginale Tiete, le plus grand axe routier de la ville, elle est vouée à être rasée pour que soit construite une bretelle d’autoroute.

Fin 2008, 1 500 personnes vivaient encore dans ces cabanes sur pilotis bâties au-dessus d’un vaste égout en plein air. Il n’en reste plus que 300 qui disputent l’espace aux rats et aux bulldozers. Comme un ultime pied de nez à cette misère cachée par un monticule de terre, une grande surface spécialisée dans les matériaux de construction s’est ouverte à un jet de pierre.

Deux ans durant, Ludovic Carème, un photographe français qui a choisi São Paulo comme cité d’adoption, s’est rendu à Agua Branca pour raconter en images la chronique humaine de cette communauté en voie de disparition. Certaines familles ont déjà eu des propositions de relogement dans de nouveaux quartiers souvent pires que le leur, à deux heures et demi de transport du centre-ville. D’autres se voient offrir une indemnité ridicule pour quitter leur baraque. La plupart sont allés la reconstruire de l’autre coté de la rivière, à Pirituba, une zone de non-droit.

Les familles qui hantent encore Agua Branca sont essentiellement composées de femmes seules qui élèvent comme elles le peuvent de nombreux enfants, eux-mêmes souvent parents. Des populations extrêmement fragiles qui attendent d’être relogées ou indemnisées.

Le matin, entre 5 heures et 7 h 30, Carème a tiré le portrait de tout un petit peuple de travailleurs du salaire minimum, employés de la sécurité sociale ou d’entreprises de nettoyage, domestiques ou vendeurs de rue. Chacun prend le chemin du travail en longeant les bâtiments de la zone industrielle près de la favela pour gagner l’arrêt de bus qui les relie à la vraie ville. Casse-croûte dans leur sac et vêtus de leurs meilleurs habits, ils ont accepté de poser à la sortie du bidonville.

En fin d’après-midi, le photographe s’est attaché aux plus jeunes, à l’endroit même où ils vivent. Le torse nu strié de tatouages, enveloppés dans des sweats à capuche ou engoncées dans des robes de confection artisanale, ils soutiennent le regard de l’objecif. Sans un sourire et comme si la résignation lue dans les yeux des travailleurs du matin avait laissé la place à la préoccupation et à une certaine pointe d’arrogance. Voire au défi. Comme dans toutes les favelas, la violence a pris ses quartiers à Agua Branca et quatre des jeunes gens photographiés sont depuis décédés : tués par balles ou à l’arme blanche.

On imagine les heures de palabres nécessaires à établir le contact avec les habitants, à vaincre leur légitime suspicion face à l’intrus. Portraitiste chevronné des célébrités, Ludovic Carème n’a pas trahi la confiance qui lui a été accordée par ces inconnus. Ses clichés sont sobres et dramatiquement réels. Son travail fait l’objet d’une expo, «Images singulières», au festival de Sète. »

© GÉRARD THOMAS, Les derniers de la favela in Libération du 15 juin 2011