Cher Madiba

Nelson Mandela Foto Hans Gedda 1990© Hans Gedda, Nelson Mandela, 1990

Nelson Mandela 1918-2013

Premier président de la République sud-africaine élu démocratiquement, «Madiba» est mort le 5 décembre à l’âge de 95 ans.

Cher Madiba,

C’est l’année de ton quatre-vingt-dixième anniversaire, et la planète entière célèbre l’événement – avec exagération, suis-je tenté de dire. Pourquoi ? Parce que nous nous accrochons à toi, Nelson Mandela, comme à une icône vivante, comme au héros de la libération qui n’a renié ni sa lutte contre l’oppression, ni son engagement pour la justice, comme au père de la “nation arc-en-ciel”, comme à un homme d’une résistance morale qui dépasse l’entendement, sorti de prison au terme de vingt-sept années d’incarcération et de travaux forcés sans paraître nourrir nulle amertume ni soif de vengeance, et qui continue sans relâche à se donner. Et j’ajoute : parce que tu es un sage, un humaniste curieux et bienveillant, avec tant d’humour et un tel sourire…

Moi aussi, je veux célébrer tes victoires, ton exemple et la fragile dignité de ton grand âge. Et pourtant, lorsqu’un journal sud-africain me propose de faire partie de ceux qui te féliciteront publiquement à l’occasion de ton anniversaire, je me rebiffe. Pourquoi ? En partie parce que je trouve obscène la manière dont tout un chacun – anciens présidents et autres politiciens vaniteux et égocentriques, starlettes et top-modèles gavés de coke, musiciens à l’esprit étroit et à la morale de circonstance, représentants futiles de la jet-set internationale – se pâme devant toi comme devant un nounours exotique. Tu es tout à la fois un vade-mecum et une pierre de touche. Ceux qui t’approchent – mais il faut que ce soit en public et sous le regard des caméras – croient (font croire) qu’ils sont touchés par la grâce de la rectitude morale. Bien sûr, ils paient pour cela – des sommes exorbitantes, me dit-on. Il est vrai que ton aura est à vendre et que les gens qui t’entourent ont les poches vides et les dents longues. Je suppose que les années t’ont appris à voir les gens pour ce qu’ils sont, amis ou ennemis, et qu’elles t’ont immunisé contre la flagornerie. Mais faisais-tu réellement la différence entre la camaraderie et l’obséquiosité ? Ta fidélité est légendaire. Et je ne pense pas que ton humilité soit feinte. Mais, dans ce cas, pourquoi tolérer ces parasites, ces charlatans et ces arnaqueurs qui profitent de toi ?

Pourquoi as-tu choisi de vider les poches des riches, qui ne sont que trop pressés de cracher au bassinet et de le montrer, à des fins charitables ou, de façon plus “basique”, pour protéger leurs intérêts et se construire ainsi, à moindre coût, une image politiquement correcte au sein du nouveau régime ? Ce chantage était-il la meilleure façon d’obtenir l’argent des riches et de redistribuer les privilèges ? Peut-être les nantis étaient-ils vulnérables parce qu’ils se sentaient coupables de la façon dont ils avaient accumulé les richesses ? L’autre voie possible, celle de la redistribution socialiste, te paraissait-elle une solution trop horrible ? Trop horrible pour qui ? Ou bien as-tu agi ainsi parce que tu ne voyais aucun autre moyen de trouver rapidement un appui pour les plus pauvres et les plus démunis ou de permettre à tes alliés d’avancer ? Peut-être, aussi, n’était-ce qu’une expression des valeurs matérialistes en vogue dans le monde, et ne voulais-tu pas tuer la poule aux œufs d’or ?

Pardonne-moi si je semble ne pas voir la forêt des luttes engagées pour le changement social à cause d’un arbre vénérable, porteur de signes de gratification faciles, et que tout le monde veut toucher ou graver de ses initiales. Parfois, je pense que le problème n’est pas tant que nous sommes censés être parvenus à “la fin de l’Histoire”, mais que les historiens n’ont plus de mots – ou de raisons – pour décrypter et décrire les événements et les mouvements qui donnent forme à notre monde. Le moment venu, on se penchera sur ta carrière et ton impact en tant que président ; et tu n’as rien été si ce n’est un maestro de la politique. Le fait que tu sois le vecteur historique de compromis et de changements qui ont été programmés finira peut-être par être mis sur le même pied que les qualités d’un homme d’État. Nous savons déjà que tu nous as sauvés de la guerre civile. Cela, nous devons nous en souvenir comme de ta victoire majeure. Et nous ne devons jamais oublier à quel point nous étions heureux. Pourtant, il en est qui diront que tu n’y es parvenu qu’à ce prix : faire avorter la révolution. Le malaise que je ressens est d’une nature légèrement différente. Je souhaite exprimer ma profonde affection pour toi. Sous maints aspects, tu ressembles à mon défunt père : déterminé jusqu’à l’obstination, fier, droit, autoritaire, mais débordant d’amour et d’une loyauté extrême, et probablement doté d’une sensibilité particulière à l’absurde comédie qu’est la vie. Mufle, aussi, lorsque l’ont exigé certaines considérations tactiques. Mais je pense te l’avoir déjà dit.

Et, à présent, te voilà très âgé et affaibli. Il n’est pas d’usage d’attaquer l’homme honnête qui s’achemine vers cette nuit qui nous attend tous – surtout en Afrique, où l’on pense que l’extrême vieillesse apporte la sagesse et doit être vénérée. Et pourtant, tout ce temps, j’ai respecté ton intégrité et ton courage ; tout ce temps, j’ai su que je pouvais être en désaccord et le dire, même lorsque mes idées étaient béotiennes et mes positions inconsciemment partisanes. Pourquoi serait-ce différent aujourd’hui ? Dois-je considérer que ton esprit est diminué ? Au nom de l’euphorie mondiale, parce que nous avons besoin de croire en la grandeur humaine, dois-je m’abstenir de te faire part de ma confusion et de mes désillusions ?

Encore une fois, je ne peux exprimer le respect et l’affection que j’éprouve pour toi qu’en disant à haute voix ce que je vois et ce que je comprends de ce pays. Tu pourrais être mon père ; tu as toujours été un mentor et une référence ; tu es aussi un camarade. Récemment, j’ai passé quelque temps en Afrique du Sud. Je n’ai plus très souvent l’occasion d’y aller, et je me suis aperçu que je ne suis plus capable de “déchiffrer” intuitivement l’environnement. J’ai perdu le contact, peut-être parce que ce sol où le sang coule si souvent est devenu glissant. J’ai également pris conscience que je suis conditionné par l’attente du pire. L’incessant défilé de clowns corrompus à tous les échelons du pouvoir, leur incompétence et leur indifférence, leur arrogance de vainqueurs, ivres de leurs droits, l’atmosphère d’horreur imminente créée par la violence et la cruauté avec lesquelles sont commis les crimes, la possibilité d’être torturé et tué pour un téléphone portable ou pour une poignée de pièces – c’est à en devenir paranoïaque. Plus je restais, plus j’avais peur. Je commençais à calculer les probabilités d’être le prochain que l’on volerait, que l’on violerait ou que l’on tuerait.

L’étau se resserre. La grand-mère d’un ami proche (elle a ton âge) implore des cambrioleurs de ne pas la violer ; elle prétend même être atteinte d’une maladie contagieuse. En pleine nuit, le neveu d’un confrère écrivain se fait tuer dans sa maison, d’une balle en plein visage, par un intrus qu’il prend pour un rat. Le fils de mon frère aîné se fait poignarder sur un parking, devant un restaurant ; la lame perfore un poumon, la police ne vient pas ; il survit parce que l’amie avec qui il se trouve appelle sur son portable son petit ami en Australie, lequel téléphone aussitôt à une infirmière que, par chance, il connaît à Johannesburg. (C’est la première fois que cette femme se trouve dans ce pays ; elle le quitte le lendemain et jure de ne jamais y remettre les pieds.)

Au-delà du spectacle sanglant quotidien, il est dans ce pays certaines tendances dont j’aimerais te parler. S’il est absurde de t’attribuer une quelconque responsabilité dans le chaos ambiant, il existe des problèmes plus profonds, concernant le pouvoir et la valeur de la vie humaine, qui ont dû être évidents pour toi durant tout ce temps. Mais, comme chaque fois que l’on visite ce pays, ce qui frappe d’abord l’esprit et le cœur, ce sont ces événements en apparence aléatoires, devenus emblématiques d’une société qui a sombré dans le chaos. Je suis tombé sur un rapport au sujet de la violence à l’école, réalisé à Johannesburg par la South African Human Rights Commission (SAHRC). Selon ce document, les écoliers d’Afrique du Sud jouent à des jeux qui s’appellent “Frappe-moi” ou “Viole-moi” : ils se poursuivent et font comme s’ils se frappaient ou se violaient. Aux yeux de la Community Action towards a Safe Environment (CASE), “ce jeu révèle à quel point la violence est présente chez les jeunes, et la violence sexuelle endémique en Afrique du Sud”. D’après le rapport, l’école est l’espace du pays où l’on comptabilise le plus grand nombre d’agressions et le deuxième plus grand nombre de vols. Et, d’après une étude effectuée par le Centre for Justice and Crime Prevention (CJCP), les jeunes ont deux fois plus de risques que les adultes d’être victimes d’un crime. “Un peu plus de deux cinquièmes (41,4 %) des jeunes interrogés ont été victimes d’un crime.” Le CJCP établit en outre que, dans l’enceinte de l’école, les toilettes sont un endroit particulièrement redouté par les écoliers. Plus d’un cinquième des agressions sexuelles contre des jeunes ont lieu à l’école. Et, selon une étude du Thohoyandou Victim Empowerment Programme (TVEP) réalisée auprès de 1 227 étudiantes victimes d’agressions sexuelles, 8,6 % d’entre elles ont été agressées par des enseignants. Le Western Cape Education Department conclut que “très souvent les procédures disciplinaires ne sont pas menées à terme et les enseignants démissionnent lorsqu’ils font l’objet de poursuites”. Une autre étude montre que “26 % des étudiants estiment que des rapports sexuels forcés ne constituent pas nécessairement un viol”. L’hôpital pour enfants de la Croix-Rouge du Cap a déclaré à la commission que les principales formes de ­violence subies par les étudiants qu’il soignait étaient des coups de poing, des coups de couteau, des viols et des agressions sexuelles, des morsures et des blessures par arme à feu.

Je m’étends ainsi, Madiba, parce que l’une de tes fondations a pour mission de secourir les enfants et que ton amour pour eux est légendaire. Ton sourire bienveillant, qui apparaît sur des affiches du monde entier, ne nous dit-il pas d’être bons envers eux ? Comment faire reculer cette culture de la maltraitance ? Johannesburg, encore : On a identifié la mère d’un garçon de 2 ans retrouvé à Kagiso (ouest de l’Afrique du Sud) les parties génitales mutilées… “La police est parvenue à retrouver la mère du garçon, Meisi Majola, 26 ans, qui avait signalé la disparition de son fils la veille, à 14 heures”, explique l’inspecteur Solomon Sibiya. “Elle a déclaré que son fils avait disparu de leur domicile de Roodeport, à West Rand.” Le petit garçon, qui portait un pantalon de jogging bordeaux, un haut de survêtement gris et des baskets, déambulait en larmes dans le quartier d’Ebumnandini, à Kasigo, lorsqu’il a été recueilli par deux hommes en voiture. Ils se sont arrêtés et ont remarqué les taches de sang sur ses chaussures et son pantalon. Ils l’ont alors emmené au commissariat, où l’on a découvert qu’il avait été mutilé. Le motif du crime aurait été de prendre ses parties génitales – tu connais ces potions “magiques”, fabriquées à partir d’ingrédients humains. “Nous n’arrivions pas à découvrir où il vivait car il était trop traumatisé pour parler. Maintenant que nous avons retrouvé sa mère, nous allons pouvoir mener une véritable enquête”, a déclaré l’inspecteur. Connais-tu la hantise du jeune homme de la classe moyenne en Afrique du Sud ? Etre arrêté pour excès de vitesse ou état d’ivresse, puis jeté dans une cellule avec des criminels endurcis, le plus souvent séropositifs, avant d’être relâché quelques jours plus tard. Un jeune homme sort enterrer sa vie de garçon avec ses amis. Sur le chemin du retour, il se fait arrêter pour conduite imprudente. Dans les cellules sombres du commissariat, toute la nuit, à maintes reprises, il se fait sodomiser. Ses cris d’angoisse et de douleur ne suscitent aucune réaction de la part de la police. Le lendemain matin, au point du jour, l’un de ses agresseurs se glisse jusqu’à lui, lui passe la main sur le bras et murmure : “Depuis cette nuit, tu es l’un des nôtres.”

Avons-nous réellement fait notre possible pour donner une autre signification au mot “fraternité” ? Comment en sommes-nous arrivés à ce point où les morts se font mutiler, où on leur arrache l’œil droit pour fabriquer des potions censées donner aux vivants une plus grande acuité visuelle et où l’on déterre les cadavres pour voler leur cercueil ? La plus triste histoire, c’est peut-être celle de ces six enfants métis âgés de 9 à 15 ans, nu-pieds, filiformes comme des mantes religieuses, qui se serrent les uns contre les autres lorsqu’ils comparaissent devant le tribunal pour avoir lapidé une de leurs camarades de jeu, une fillette de 11 ans, prétendument parce qu’ils se battaient pour une bouteille de vin à quatre sous – ou, selon d’autres sources, parce qu’ils pensaient qu’elle avait le sida. Lorsqu’ils ont vu qu’elle ne bougeait plus, ils ont couru chercher un adulte. Au tribunal, ils frottaient leurs pieds secs et croûteux l’un sur l’autre, chuchotaient, regardaient tout autour d’eux les yeux écarquillés. […]

© BREYTEN BREYTENBACH, Mandela, qu’as-tu fait de ton pays ? Courrier International n° 1022 du 3 juin 2010 Mandela’s Smile Notes on South Africa by Breyten Breytenbach Harper’s Magazine From the December 2008 issue

© Ian Berry, 1994, South Africa

© Ian Berry, 1994, South Africa