Un grand sommeil noir

0© Herbert List, GREECE. Cyclades. Santorini. 1937

Un grand sommeil noir
Tombe sur ma vie :
Dormez, tout espoir,
Dormez, toute envie !

Je ne vois plus rien.
Je perds la mémoire
Du mal et du bien…
la triste histoire !

Je suis un berceau
Qu’une main balance
Au creux d’un caveau
Silence, silence !

© Paul Verlaine, Sagesse, 1881

Herbert List. Tetes. c.1939.

© Herbert List, « Tetes », c1939

La tristesse, langueur du corps humain
M’attendrissent, me fléchissent, m’apitoient,
Ah ! surtout quand des sommeils noirs le foudroient.
Quand les draps zèbrent la peau, foulent la main !

Et que mièvre dans la fièvre du demain,
Tiède encor du bain de sueur qui décroît,
Comme un oiseau qui grelotte sous un toit !
Et les pieds, toujours douloureux du chemin,

Et le sein, marqué d’un double coup de poing,
Et la bouche, une blessure rouge encor.
Et la chair frémissante, frêle décor,

Et les yeux, les pauvres yeux si beaux où point
La douleur de voir encore du fini !…
Triste corps ! Combien faible et combien puni !

© Paul Verlaine, Sagesse, 1881