Devenir singe

Bettina Rheims. Orang-outang. Paris. 1985.© Bettina Rheims. Orang-outang. Paris. 1985

« Éminents Académiciens,
Vous me faites l’honneur de me demander de fournir à l’Académie un rapport sur mon passé simien.
Je ne saurais malheureusement déférer à cette invitation telle que vous la formulez. Je suis séparé de ma vie de singe par près de cinq années, un temps peut-être très court sur le calendrier, mais qui est infiniment long quand on le passe à galoper comme je l’ai fait par-ci par-là, accompagné d’hommes excellents, de conseils, d’applaudissements, de musique d’orchestre, seul au fond car ma compagnie, pour ne rien perdre du tableau, se tenait loin de la barrière. Mes exploits n’auraient pas été possibles, si j’avais voulu m’opiniâtrer à songer à mes origines et à mes souvenirs de jeunesse. Le premier des commandements que je m’étais dictés était justement de renoncer à toute espèce d’entêtement ; moi, singe libre, je m’imposais un joug. En revanche mes souvenirs s’effacèrent de plus en plus. Au début j’aurais pu encore revenir si les hommes l’avaient voulu, par la grande porte que le ciel forme au-dessus de la terre, mais elle devenait de plus en plus basse et de plus en plus étroite à mesure que mon évolution avançait, activement stimulée ; je me sentais mieux, plus encadré dans le monde des hommes ; la tempête qui soufflait de mon passé s’apaisa ; aujourd’hui ce n’est plus qu’un courant d’air qui me rafraîchit les talons, et le trou de l’horizon par où il vient, et par lequel je suis venu un jour, est devenu si petit que je m’arracherais la peau du corps à le traverser, en admettant que j’eusse encore assez de force et de volonté pour y retourner. Franchement parlé – si volontiers que j’use d`images pour ces choses – franchement parlé : votre vie de singes, messieurs, si vous avez déjà vécu une existence de ce genre, ne peut pas être plus loin de vous que la mienne ne l’est de moi. Mais elle démange aux talons tous ceux qui marchent sur cette terre ; le petit chimpanzé comme le grand Achille. Cependant, en un sens extrêmement étroit, je puis peut-être répondre à votre invitation, je le fais même avec grand plaisir. La première chose qu’on m’a apprise a été la poignée de main ; la poignée de main est un geste de franchise ; puisse donc, en ce jour où je me trouve au sommet de ma carrière, la franchise de ma parole accompagner cette première poignée de main. Cette franchise n’apportera à votre Académie rien d’essentiellement nouveau, mes paroles resteront bien loin de ce qu’on m’a demandé et de ce que je ne saurais dire malgré ma meilleure volonté ; elles montreront tout de même la direction par laquelle un ancien singe a pénétré dans le monde des hommes et comment il s’y est fixé. Pourtant je ne pourrais même pas dire le peu qui suivra si je n’étais complètement sûr de moi et si ma position ne s’était consolidée sur toutes les scènes de cabaret de l’univers civilisé jusqu’à ne plus pouvoir être ébranlée :
Je suis originaire de la Côte de l’Or. Comment y fus-je capturé ? Sur ce point j’en suis réduit au témoignage des autres. Une troupe de chasseurs de la maison Hagenbeck – avec le chef de laquelle j’ai vidé d’ailleurs depuis mainte bonne bouteille -, une troupe de chasseurs se tenait à l’affût dans les taillis du rivage un soir où j’allais boire au milieu de ma bande. On tira, je fus le seul touché ; je reçus deux balles. L’une à la joue ; blessure sans gravité ; elle m’a laissé tout de même une grande cicatrice rouge sans un poil qui m’a valu le surnom de Peter le Rouge – surnom répugnant, parfaitement immérité et inventé par un vrai singe – comme si je ne me distinguais que par cette tache rouge de ma joue de Peter le singe savant qui a crevé dernièrement et qui jouissait par-ci par-là d’une réputation locale. Ceci entre parenthèses.
La seconde balle m’atteignit au-dessous de la hanche. Blessure grave, c’est à cause d’elle que je boite encore un peu. J’ai lu dernièrement dans l’article d’un des dix mille chiens qui se déchaînent à ma poursuite dans les journaux, que ma nature de singe n’était pas encore complètement étouffée ; et que la meilleure preuve en était que, lorsqu’il me vient des visites, j’ai l’habitude de retirer mon pantalon pour montrer le trou de ma balle. Je voudrais qu’on fasse sauter un par un à ce bonhomme chacun des doigts de la main qui a écrit cela. Quant à moi j’ai le droit d’ôter mon pantalon devant qui bon me semble ; on ne trouvera jamais qu’une fourrure soignée et la cicatrice d’un coup criminel. Tout se montre là au grand jour, il n’y a rien à cacher ; quand il s’agit de vérité, les plus hautains laissent le protocole en plan. Si le scribe en question ôtait son pantalon quand il lui vient une visite, le tableau serait évidemment tout différent et j’admets fort bien que la raison lui interdise ce geste. Mais alors qu’il me fiche la paix avec son tact.
Après ces coups je me réveillai – et c’est ici que vont commencer mes propres souvenirs – dans une cage de l’entrepont du vapeur de Hagenbeck. Ce n’était pas une cage à quatre grilles ; on s’était contenté d’adapter des barreaux sur trois côtés d’une caisse ; la caisse elle-même formait donc la quatrième paroi. C’était trop bas pour s’y tenir debout et trop étroit pour s’y asseoir. Je restais donc accroupi là-dedans, les genoux rentrés et constamment tremblants, tourné du côté de la caisse, avec les barreaux de la grille qui me coupaient la peau du dos, car au début je ne voulais voir personne et je tenais à rester dans le noir. On estime ce genre d’encagement avantageux en général avec les animaux sauvages dans les tout premiers temps, et je ne saurais nier aujourd’hui, après l’expérience que j’ai faite, que ce ne soit effectivement exact au sens humain.
Mais, alors, je n’y pensais pas. Pour la première fois de ma vie je me trouvais dans une situation sans issue ; en tout cas, s’il y en avait une, elle n’était pas devant moi ; devant moi c’était la caisse, et ses planches étaient solidement jointes. Une fente, à la vérité, la traversait d’un bout à l’autre, et lorsque je la découvris je la saluai du cri heureux de la candeur ; mais elle ne suffisait même pas pour passer la queue et je ne pouvais l’élargir malgré toutes mes forces de singe.
D’après ce qu’on m’a dit plus tard je devais faire extrêmement peu de bruit, d’où l’on concluait que je ne tarderais pas à trépasser ou que, si je dépassais la période critique, je me prêterais parfaitement au dressage. Je survécus. Sangloter sourdement, chercher péniblement mes puces, lécher avec lassitude une noix de coco, taper sur la paroi de la caisse avec le crâne et tirer la langue quand on m’approchait, telles furent les premières occupations de ma nouvelle existence. Mais, au milieu de tout cela, un seul sentiment : pas d’issue. Je ne saurais naturellement reproduire aujourd’hui avec des mots humains ce que je sentais alors en singe et je le déforme forcément, mais, bien que je ne puisse plus retrouver la vérité simienne d’autrefois, mon récit n’en indique pas moins la véritable direction dans laquelle il faut la chercher, c’est une chose qui ne fait pas de doute.
J’avais eu tant d’issues jusqu’alors ! Je n’en avais plus aucune. J’étais pris. Si l’on m’eût cloué, ma liberté domiciliaire n’en aurait pas été réduite. Et pourquoi ? Gratte-toi jusqu’au sang entre les orteils, tu n’en trouveras pas la raison. Enfonce-toi le barreau dans le dos jusqu’à ce qu’il te coupe presque en deux, tu ne trouveras rien de plus. Je n’avais pas d’issue, et il m’en fallait une, je ne pouvais vivre sans issue. Toujours contre cette cloison de caisse – j’en serais crevé. Mais les singes d’Hagenbeck sont faits pour être mis contre des cloisons de caisse… Eh bien, je cesserais d’être un singe ! Belle pensée, raisonnement lumineux qui a dû se former je ne sais comment au fond de mon ventre, car les singes pensent avec le ventre.
J’ai peur que l’on ne comprenne pas bien ce que j’entends par issue. J’emploie le mot dans son sens courant et dans toute son amplitude. J’évite intentionnellement de parler de liberté. Ce n’est pas ce grand sentiment de la liberté dans tous les sens auquel je songe. Comme singe je le connaissais peut-être, et j’ai vu des hommes qui en éprouvent le désir. Mais, en ce qui me concerne, je n’ai jamais réclamé ni ne réclame la liberté. Avec la liberté, je le dis en passant, on se trompe trop souvent entre hommes. Comme la liberté compte au nombre des plus sublimes sentiments, la duperie qui y correspond passe pour sublime elle aussi. J’ai souvent vu, dans des music-halls, avant mon propre numéro, des artistes travailler à des trapèzes volants. Ils s’élançaient, se balançaient, sautaient, volaient dans les bras l’un de l’autre, et l’un des deux portait son compagnon par les cheveux avec les dents. « Cela aussi, c’est la liberté humaine, pensais-je, c’est le mouvement souverain. » O dérision de la sainte nature ! Nul bâtiment ne pourrait tenir sous le rire de la gent simienne en présence de ce tableau.
Non, ce n’était pas la liberté que je voulais. Une simple issue ; à droite, à gauche, où que ce fût ; je n’avais pas d’autre exigence, même si l’issue devait être elle-même duperie ; mon exigence était petite, la duperie ne serait pas plus grande qu’elle. Avancer, avancer ! Surtout ne pas rester sur place, les bras levés, collé contre une paroi de caisse.
Aujourd’hui, je vois clairement que sans le plus grand calme intérieur je n’aurais jamais pu échapper. Et, de fait, tout ce que je suis devenu je le dois peut-être au calme qui s’empara de moi là-bas, dans le bateau, une fois les premiers jours passés. Et ce calme, ce fut sans doute aux gens du bateau que je le dus.
Ce sont de braves gens malgré tout. Je me souviens encore volontiers aujourd’hui du bruit pesant de leurs pas qui résonnait alors dans mon demi-sommeil. Ils avaient l’habitude de tout faire très lentement. Quand ils voulaient se frotter les yeux ils levaient la main comme un sac de sable. Leurs plaisanteries étaient grossières, mais cordiales. Leur rire se compliquait toujours d’une toux qui sonnait dangereux, mais qui n’avait pas de signification. Ils avaient toujours dans la bouche quelque chose à cracher et il leur était indifférent de savoir où le crachat tombait. Ils se plaignaient toujours que mes puces sautaient sur eux, mais ils ne m’en voulaient jamais sérieusement ; ils savaient que les puces prospéraient dans mon poil et que les puces ont besoin de sauter, ils s’en arrangeaient ainsi. Quand ils n’étaient pas de service ils s’asseyaient parfois en demi-cercle autour de moi, ils ne parlaient pas, ils s’envoyaient simplement les uns aux autres de sourds raclements de gorge ; fumaient la pipe, étendus sur des caisses ; se tapaient sur le genou au moindre de mes mouvements ; de temps en temps l’un d’eux saisissait un bâton et me chatouillait là où j’aimais. Si l’on m’invitait aujourd’hui à faire un voyage sur ce bateau je déclinerais certainement l’invitation, mais il n’en est pas moins certain qu’il n’y aurait pas que de mauvais souvenirs pour me hanter dans l’entrepont.
La paix que j’acquis au milieu de ces gens me retint surtout de chercher à fuir. Il me semble, à voir les choses avec mes yeux d’aujourd’hui, que j’avais au moins pressenti que je devrais trouver une issue si je voulais vivre, mais que cette issue ne pourrait pas être dans la fuite. Je ne sais plus si la fuite était possible, mais je le crois, la fuite doit toujours être possible à un singe. Avec mes dents d’aujourd’hui je suis obligé d’être prudent pour casser une simple noix, mais à cette époque j’aurais forcément réussi avec le temps à couper à coups de dents la serrure de ma porte. Je ne le fis pas. Qu’y eussé-je gagné ? A peine aurais-je sorti la tête qu’on m’aurait repris et enfermé dans une cage encore pire ; à moins que je ne me fusse enfui sans être vu chez d’autres animaux, comme les serpents boas d’en face qui m’eussent donné la mort dans leurs embrassements ; peut-être aussi aurais-je pu réussir à me sauver jusque sur le pont et à sauter, par-dessus bord, auquel cas je me serais balancé un moment sur l’océan et me serais noyé. Actes de désespoir. Je ne raisonnais pas aussi humainement, mais sous l’influence de mon entourage je me comportais comme si j’eusse raisonné.
Si je ne raisonnais pas, j’observais tranquillement. Je voyais ces hommes aller et venir avec toujours le même visage, avec toujours les mêmes mouvements, il me semblait souvent qu’il n’y en avait qu’un. Cet homme ou ces hommes se mouvaient donc librement. Je commençai à voir poindre un grand but. Personne ne me promettait que la grille s’ouvrirait si je devenais comme eux ; on ne promet rien en échange de réalisations qui semblent impossibles ; mais, les réalisations opérées, les promesses apparaissent après coup juste là où on les avait cherchées en vain. Ces gens n’avaient rien en eux-mêmes qui me séduisît vivement. Si j’avais été partisan de la fameuse liberté dont nous parlions, j’aurais certainement préféré l’océan à l’issue qui se faisait voir dans le trouble regard de ces hommes. Je les avais observés bien longtemps avant de penser à ces choses, ce furent même ces observations répétées qui me poussèrent dans la direction que j’adoptai.
Il était si facile d’imiter les gens et je savais déjà cracher depuis les premiers jours. Nous nous crachions réciproquement à la figure ; la seule différence était que je me débarbouillais ensuite en me léchant alors qu’ils ne le faisaient pas. Je ne tardai pas à fumer la pipe comme un ancien ; si par surcroît je plantais le pouce dans le fourneau tout l’entrepont était en liesse, je ne mis longtemps que pour apprendre à distinguer une pipe bourrée d’une pipe vide.
Ce fut la bouteille de schnaps qui me donna le plus de mal. Son odeur me martyrisait, je me faisais une horrible violence ; mais il s’écoula des semaines avant que je pusse me dominer. Fait curieux, les gens prenaient ces luttes morales plus sérieusement que toutes les autres distractions que je leur offrais. Je ne distingue pas entre ces hommes, même dans mon souvenir, mais il y en avait un qui revenait toujours, seul ou avec des camarades, de jour, de nuit, et aux heures les plus diverses, s’installait avec la bouteille en face de moi et me donnait une leçon. Il ne me comprenait pas, il voulait résoudre l’énigme de mon être. Il débouchait lentement la bouteille et me regardait ensuite pour voir si j’avais compris ; j’avoue que je le regardais toujours avec une attention passionnée ; et vorace ; nul professeur d’hommes ne trouvera jamais pareil élève-homme sur tout le globe ; quand la bouteille était débouchée il la levait dans la direction de sa bouche ; moi, de la suivre du regard jusque dans le fond du gosier ; content de moi, il fait un signe de la tête et porte la bouteille à ses lèvres ; moi, ravi de comprendre alors petit à petit, je me gratte en couinant, et en long et en large, où le hasard mène ma main ; il est content, tète le goulot et boit une gorgée ; moi, désespérément impatient de l’imiter, je me souille dans ma cage ; ce qui lui cause de nouveau une grande satisfaction, et alors, éloignant la bouteille d’un grand geste et la ramenant d’un mouvement rapide et vigoureux, il la vide d’un seul coup, en se renversant en arrière d’une façon exagérément instructive. Moi, épuisé par l’excès de mon désir, je ne peux plus suivre et je reste pendu faiblement à ma grille pendant qu’il termine mon instruction théorique en se frottant le ventre avec une grimace de plaisir.
C’est alors seulement que commencent les exercices pratiques. Ne suis-je pas déjà trop épuisé par la théorie ? Si, sans doute, bien trop épuisé. C’est dans mon destin. Cependant, j’attrape du mieux que je peux la bouteille qu’il me tend ; la débouche en tremblant, le succès me procure insensiblement de nouvelles forces ; je lève la bouteille, je ne me distingue déjà presque plus de mon modèle ; j’embouche le litre et… je le rejette avec horreur, avec dégoût bien qu’il soit vide et que le parfum seul l’emplisse maintenant, je le rejette avec dégoût sur le sol. Au grand deuil de mon professeur, au plus grand deuil encore de moi-même ; je ne me réhabilite ni à ses yeux ni aux miens du fait qu’après avoir jeté la bouteille je me caresse parfaitement le ventre en faisant une grimace de plaisir.
La leçon ne s’écoulait que trop souvent ainsi. Et je dois dire à l’honneur de mon maître qu’il ne m’en voulait pas ; il me tenait bien quelquefois sa pipe allumée contre le poil jusqu’à faire roussir ma toilette en quelque endroit difficile à atteindre, mais il éteignait tout de suite de sa bonne main gigantesque ; il ne m’en voulait pas, il reconnaissait que nous combattions tous deux du même côté contre la nature simienne et que c’était moi qui avais le lot le plus dur.
Mais quelle victoire, et pour lui et pour moi, lorsqu’un soir, devant un grand cercle de spectateurs – il y avait peut-être fête, un gramophone jouait, un officier se promenait entre les hommes – lorsqu’un soir, dis-je, où l’on ne m’observait pas, je saisis une bouteille de schnaps oubliée par inadvertance devant ma cage, la débouchai selon tous les principes aux yeux de la société dont l’attention s’éveilla, la portai à mes lèvres et, sans hésitation, sans une seule grimace, en véritable professionnel, roulant des yeux ronds et le gosier tremblotant, je la vidai réellement, littéralement, et la jetai, non plus en désespéré, mais en artiste ; j’oubliai bien de me caresser le ventre, mais en revanche, parce que la chose s’imposait, parce que c’était un besoin, parce que mes sens étaient ivres, bref pour une raison ou une autre, je poussai un « hallo ! » humain, entrai d’un bond par cette exclamation dans la communauté des hommes, et l’écho qu’elle me renvoya : « écoutez ! il parle ! » se répandit comme un baiser sur mon corps ruisselant de sueur.
Je le répète : je n’étais pas séduit par l’idée d’imiter les hommes ; j’imitais parce que je cherchais une issue et non pour quelque autre raison. Cette victoire ne m’avançait d’ailleurs pas encore à grand-chose ; la voix me manqua aussitôt ; je ne la retrouvai qu’après des mois ; ma répulsion pour la bouteille de schnaps me revint même avec plus de force. Mais la direction m’était donnée une fois pour toutes.
Quand je fus remis à Hambourg à mon premier dresseur, je ne tardai pas à reconnaître les deux possibilités qui s’ouvraient à moi : jardin zoologique ou music-hall. Je n’hésitai pas. Je me dis : essaie de toutes tes forces d’aller au music-hall ; c’est là l’issue, le jardin zoologique n’est qu’une nouvelle cage grillée ; si tu y vas tu es perdu.
Et j’appris, messieurs. Ah ! comme on apprend quand il faut, comme on apprend quand on veut une issue ! on apprend sans égard pour rien ! On se surveille soi-même du fouet ; on se déchire à la moindre résistance. Ma nature simienne s’échappait de moi grand train, elle filait la tête la première en culbutant, si bien que mon premier professeur en devint lui-même simiesque et dut bientôt renoncer aux leçons pour entrer dans un asile. Heureusement, il ne tarda pas à en sortir.
Mais je consommai beaucoup de professeurs et même plusieurs à la fois. Quand mes capacités se furent un peu affirmées, que le public se mit à suivre mes progrès et que mon avenir commença de s’éclairer, je retins moi-même mes maîtres, les installai en enfilade dans cinq pièces différentes et pris mes leçons avec tous en même temps en bondissant sans arrêt d’une pièce à l’autre.
Ah ! ces progrès ! Cette pénétration du savoir dont les rayons viennent de tous côtés illuminer le cerveau qui s’éveille ! Je ne le nie pas : j’en faisais mon bonheur. Mais, je l’avoue aussi, je ne me surfaisais rien, même pas à cette époque, et combien moins maintenant ! Par un effort qui ne s’est pas encore renouvelé sur terre j’ai acquis la culture moyenne d’un Européen. Ce ne serait pas grand-chose en soi ; c’était cependant un progrès en ce sens que cela m’aida à sortir de la cage et me procura cette issue-là, cette issue d’homme. Vous connaissez tous l’expression : « prendre la poudre d’escampette », c’est ce que j’ai fait, je me suis esquivé, je n’avais pas d’autre solution puisque nous avons écarté celle de la liberté.
Quand je jette un regard sur mon évolution et sur le but qu’elle a poursuivi jusqu’ici, je ne me plains ni ne me réjouis. Les mains dans les poches, la bouteille sur la table, je me tiens à demi couché, à demi assis dans le rocking-chair et je regarde par la fenêtre. Une visite m’arrive-t-elle, je la reçois comme il se doit. Mon impresario se tient dans l’antichambre ; quand je sonne il vient et écoute ce que j’ai à dire. Le soir, il y a presque toujours représentation et mes succès ne peuvent sans doute plus être dépassés. Quand je reviens à une heure avancée de banquets, de sociétés savantes ou d’un tête-à-tête agréable, une demoiselle chimpanzés à demi dressée m’attend chez moi et je m’abandonne avec elle aux plaisirs de notre race. Le jour, je ne veux pas la voir ; elle montre en effet dans ses yeux l’égarement de la bête dressée ; je suis seul à le remarquer et je ne peux pas le supporter.
Dans l’ensemble, je suis arrivé à ce que je voulais obtenir. Qu’on ne dise pas que ce n’était pas la peine. D’ailleurs, je ne veux pas du jugement des hommes, je ne cherche qu’à propager des connaissances, je me contente de relater, même avec vous, Éminents Messieurs de l’Académie, je me suis contenté de relater. »

© Franz KAFKA, « Un rapport pour une académie »,Récits, Romans, Journaux, Paris, Le Livre de poche, La Pochothèque, 2000.

Ps: ce texte de Kafka fut mis en ligne initialement sur le site Traverses le mardi 17 juin 2008. Ayant eu la flemme de le retaper, j’ai effectué un copier-collé. Si vous désirez lire ce texte sur Traverses, vous n’avez qu’à cliquer sur le lien ci-dessous.

Bettina Rheims Monkey (Fluffy) Portrait, 1982

© Bettina Rheims Monkey (« Fluffy »), 1982