Une femme m’attend

Alfred Stieglitz , Georgia O'Keeffe in Chemise, 1918.Georgia O'Keeffe  by Alfred Stieglitz 19180© Alfred Stieglitz, Georgia O’Keeffe, 1918

Une femme m’attend, elle contient tout, rien ne fait défaut,
Cependant tout ferait défaut si le sexe manquait, ou si manquait pour l’humecter l’homme qu’il faut.

Le sexe contient tout, les corps et les âmes,
Les intentions, les preuves, la pureté, la délicatesse, les résultats, les promulgations,
Les chants, les ordres, la santé, l’orgueil, le mystère de la maternité, le lait séminal,
Tous les espoirs, les bienfaits et les dons, toutes les passions, les tendresses, les beautés, tous les plaisirs de la terre,
Tous les gouvernements, les juges, les dieux, les puissants de la terre,
Tout cela est contenu dans le sexe, en fait partie et le justifie.
Sans honte l’homme qui me plaît connaît et avoue la sensation délicieuse de son sexe,
Sans honte la femme qui me plaît connaît et avoue les délices du sien.

Dorénavant je m’écarterai des femmes insensibles,
J’irai demeurer avec celle qui m’attend, avec ces femmes qui ont le sang chaud et qui sont capables de me satisfaire,
Je vois que celles-là me comprennent et ne me repoussent pas,
Je vois qu’elles sont dignes de moi, je serai donc le robuste époux de ces femmes.

Elles ne sont pas d’un iota inférieures a moi,
Elles ont le visage tanné par les soleils rutilants et les vents qui soufflent,
Leur chair a l’antique souplesse et vigueur divine,
Elles savent nager, ramer, monter a cheval, lutter, tirer, courir, frapper, battre en retraite, s’avancer, résister et se défendre,
Elles sont extrêmes dans l’affirmation de leurs droits — elles sont calmes et claires, en pleine possession d’elles-mêmes.

Je vous attire contre moi, ô femmes,
Je ne puis vous laisser partir, je voudrais vous faire du bien,
Je suis fait pour vous, et vous êtes faites pour moi, et ce n’est pas de nous seuls qu’il s’agit, mais d’autres êtres,
Car, enveloppés en vous, dorment de plus grands héros et de plus grands bardes,
Qui refusent de s’éveiller au contact d’un autre homme que moi.

C’est moi qui viens, femmes, je m’ouvre un passage,
Je suis sévère, âpre, large, inflexible, mais je vous aime,
Je ne vous fais pas plus de mal qu’il n’est nécessaire pour vous,
Je verse la liqueur d’où sortiront des fils et des filles à la mesure de ces États, je pèse d’un muscle lent et rude,
Je me noue de toute ma force, je n’écoute aucune prière,
Je n’ose pas me retirer avant d’avoir déposé ce qui s’était depuis si longtemps accumulé en moi.

À travers vous je fais couler les ruisseaux emprisonnés de mon être,
J’enferme en vous un millier d’années du futur,
Je greffe sur vous les greffes de ce qu’il y a de plus cher pour moi et pour l’Amérique,
Les gouttes que je distille en vos corps feront germer des femmes impétueuses et athlétiques, des artistes, des musiciens et des chantres nouveaux,
Les enfants que je procrée de vous doivent procréer des enfants à leur tour,
Je prétendrai alors que des hommes et des femmes accomplis sortent de mes épanchements d’amour,
J’attendrai d’eux qu’ils s’entr’aiment avec d’autres, comme moi et vous nous nous entr’aimons maintenant,
Je compterai sur les fruits qui naîtront de leurs ondées ruisselantes, comme je compte sur les fruits qui naîtront des ondées ruisselantes que je dispense en ce moment,
Je serai dans l’expectative des moissons d’amour qui lèveront des naissances, des vies, des morts, des immortalités qu’aujourd’hui je plante si amoureusement.

© Walt Whitman, Une femme m’attend in Feuilles d’herbes Éditions de l’Effort Libre, 1914