Le Caput Mortuum

j© William Seabrook (anciennement attribuée à Jacques-andré Boiffard), Masque de cuir et chaine, 1930

Vers la fin de l’entretien que je mentionne ici, Willie Seabrook, après que je lui eus parlé d’un certain nombre de pratiques mystiques des ascètes tibétains (souvenirs d’un article de Mme Alexandra David-Neel que j’avais lu, sur le conseil de mon ami Marcel Jouhandeau, dans la Revue de Paris du 10 avril 1930, Willie Seabrook me rapporta l’histoire suivante, qu’on lui avait racontée à lui-même, lors de son voyage en Arabie :

« Dans un monastère de derviches, un jeune ascète se fait particulièrement remarquer par sa piété et ses capacités mystiques. Le vieux moine qui le dirige dans tous ses exercices, constatant ses progrès, le fait venir à lui. Il lui dit approximativement ceci: « Tu t’es avancé très loin dans la voie mystique. Mais pas encore jusqu’à ce terme dernier, frontière qu’il te reste à franchir. Tu es maintenant prêt : si tu le veux, tu peux voir la face de Dieu. » Il lui conseille alors d’aller passer la nuit dans une mosquée en ruines située à quelque distance du couvent, de réciter certaines prières, d’effectuer certains rites; sûrement, il verra la face de Dieu. En proie à un trouble violent, le jeune ascète refuse. Chaque jour le vieux moine le poursuit. Le jeune répond toujours qu’il n’est pas digne, et ne dissimule pas l’horreur sacrée que lui cause l’idée de se trouver face à face avec Dieu. À force d’insister, le vieux finit par vaincre cette résistance, et le jeune moine se rend à la mosquée.

« Le lendemain, ne voyant pas paraître son disciple, le vieux moine le cherche et, ayant fini par le découvrir, s’aperçoit qu’il est livide, affreusement défait et ravagé. À une question du vieillard qui lui demande s’il est bien allé à la mosquée et s’il a bien fait tout ce qui lui avait été prescrit, le disciple répond oui. À une autre question, savoir s’il a bien vu la face de Dieu, le disciple répond oui. Sur une troisième question, comment est faite la face de Dieu ? le jeune derviche reste sans voix et se met à trembler. Mais, pressé de questions, grelottant de de terreur il finit par répondre : qu’il a vu la face de Dieu mais que c’était son propre visage, et qu’ainsi il s’est retrouvé, au cours de cette nuit passée dans les débris de la mosquée, face à face avec Dieu, c’est-à-dire avec lui-même. »

Cette histoireaussi belle que la légende à laquelle Gérard de Nerval fait allusion dans Aurélia et dans laquelle un chevalier « combattit toute une nuit dans une forêt contre un inconnu qui était lui-même » — je me la remémorai quand je reçus les photographies de masques de Seabrook et je compris, à la faveur de ce rapprochement, pourquoi l’on peut tirer une jouissance profonde (en même temps érotique et mystique, comme tout ce qui est sous le signe de la complète exaltation) du simple fait de masquer — ou de nier — un visage.

© Michel Leiris, « Le caput mortuum ou la femme de l’alchimiste », 1930
Réflexions sur le masque à partir de photographies de l’écrivain Willie Seabrook, Documents VIII, 1930

Bacon-Michel-Leiris

© Francis Bacon : « Portrait de Michel Leiris », 1976

« Voisinage revigorant et appel au travail : un visage qui pèse tout son poids de viande et tout son poids de peinture (couleurs apposées en larges touches savoureuses qui bousculent profondément le motif). Tel m’apparaît quand je le regarde accroché à gauche de ma table à lire et à écrire dans ma chambre de Saint-Hilaire l’autoportrait que mon ami Francis Bacon m’a donné il y a plus de quinze ans pour me remercier du texte que j’avais écrit pour le catalogue de sa rétrospective au Grand-Palais. »

© Michel Leiris, Journal 1922-1989, Édition de Jean Jamin. Collection Blanche, Gallimard, 1992