Qu’est-ce que c’est dégueulasse ?

Raymond Cauchetier Jean Seberg during the filming of a night scene on the Boulevard Saint Germain (A Bout De Souffle) 1959© Raymond Cauchetier, Jean Seberg during the filming of a night scene on the Boulevard Saint Germain, (A Bout De Souffle), 1959

« Voilà plus d’un an, depuis la salle de séjour d’une maisonnette qu’il louait, John Bryan lançait son magazine underground, OPEN CITY.Quelque temps plus tard, il émigrait de l’autre côté de la rue, dans un appartement, et enfin dans un immeuble de bureaux du quartier commercial de Melrose Avenue. Pour autant, il y a une ombre au tableau. Une ombre diaboliquement déprimante. Le tirage d’OPEN CITY s’est mis à monter mais sans que la pub suive. Alors qu’à l’autre bout de la ville, dans sa meilleure partie, le L.A. Free Press, son concurrent, ne cessait d’engranger les recettes publicitaires. Il est vrai que Bryan s’est lui-même créé son propre ennemi en commençant sa carrière de rédac’chef au L.A. Free Press, qui est passé, sous son impulsion, de 16 000 exemplaires à trois fois plus. C’est comme s’il avait fondé la Garde Nationale pour rejoindre ensuite le camp de la Révolution. Bien sûr, le conflit ne se réduit pas à un affrontement entre OPEN CITYet le LA. Free Press. Si vous avez jamais feuilleté OPEN CITY,vous n’êtes pas sans savoir que l’enjeu est plus important. OPEN CITYs’en prend aux puissants, aux superpuissants ; or, DÉSORMAIS, ce genre de citoyens tient de plus en plus le haut du pavé, et n’oublions pas que ce sont, également, de vraies grosses merdes ambulantes. Si bien que bosser pour OPEN CITY,qui est probablement le canard le plus vivant du pays, n’est pas une sinécure, même si on s’y marre bien. Mais la rigolade et le frisson ne remplacent pas le beurre sur les toasts, ni ne remplissent l’écuelle du chat. Dites, est-ce que vous vous voyez en train de bouffer le chat après avoir renoncé aux toasts ?

Bryan est l’archétype de l’allumé idéaliste et romantique. Il a démissionné, ou il l’a été, disons qu’à l’Herald-Examiner, on a accepté sa démission en même temps qu’on le virait – l’enculade maison –, sous le prétexte qu’il s’était opposé à ce qu’on dissimule la quéquette et les testicules de l’enfant Jésus. Lequel devait illustrer la couverture de leur supplément de Noël. Or comme il me l’a dit : « Et en plus, ce n’est même pas mon Dieu, c’est le leur. »

Résultat, ce curieux mélange d’idéalisme et de romantisme a créé OPEN CITY. Et un jour, mine de rien, mais tout en trifouillant dans sa barbe rousse, il m’a demandé pourquoi je ne lui torcherais pas chaque semaine une chronique. Sauf que moi, vu ce que je pense des chroniqueurs et de leur littérature, ça ne m’a pas paru si poilant que ça à faire. Je me suis quand même laissé tenter, mais pas avec une chronique, avec une critique de Papa Hemingway, le bouquin de A.E. Hotchner. Ensuite de quoi, un jour, en m’en revenant des courses, je me suis assis et j’ai écrit un titre, JOURNAL D’UN VIEUX DÉGUEULASSE; puis, j’ai dépucelé une bière, et ça a coulé de source. Sans que je ne sois tendu, ni figé par la prudence qui vous transforme en une lame émoussée, comme lorsqu’on se met en tête de pondre quelque chose pour The Atlantic Monthly. Pas une seule fois, je n’ai eu besoin d’ouvrir le tiède et calamiteux robinet du journalisme (journalasse, non ?). Comme si j’écrivais en toute liberté. Un œil sur la fenêtre, à siroter ma bière et à attendre que ça vienne. Et quand ça venait, je noircissais mon feuillet. Jamais Bryan n’a joué les censeurs. Au début, lorsque je lui remettais mon papier, il le parcourait et disait : « OK, c’est bon ! » Avec le temps, il n’y a même plus prêté attention, il le posait sur le haut de sa pile et me disait : « Parfait… Et à part ça, quoi de neuf ? » Aujourd’hui, il ne desserre plus les dents, je lui tends mon truc, et salut, à la revoyure. Rien de tel pour se sentir pousser des ailes. Mettez-vous à ma place : liberté absolue d’écrire ce qui me chante. J’y ai trouvé mon bonheur, et parfois aussi un peu de gravité ; mais surtout, au fur et à mesure que les semaines passaient, il m’a semblé que j’écrivais de mieux en mieux. Ce que vous allez lire représente le meilleur de quatorze mois de chroniques.

Rapport à l’effet produit, la poésie ne supporte pas la comparaison. À supposer qu’on accepte de publier un de mes poèmes, il y a de fortes chances pour qu’il ne paraisse que deux, voire cinq ans après, sans compter qu’une fois sur deux il ne dépassera pas l’état de manuscrit jusqu’à ce que j’en retrouve, tels quels, des pans entiers dans l’œuvre de quelque célèbre rimailleur, manière de vérifier que ce monde est pourri. La faute n’en incombe évidemment pas à la poésie, mais à cette masse de mange-merde qui s’échinent à en écrire et à vouloir la publier. Situation inverse avec un JOURNAL, il suffit de s’asseoir avec une bière et d’attaquer le clavier un vendredi, ou un samedi, ou encore un dimanche, et le mercredi on est en kiosque. Je reçois des lettres d’inconnus qui n’ont jamais lu de poésie, que ce soit la mienne ou celle de n’importe qui. Des inconnus qui viennent frapper à ma porte – trop souvent, d’ailleurs –, et qui me confient qu’ils prennent leur pied avec mon bloc-notes. À peine descendu de son wagon de marchandises, un routard rapplique en compagnie d’un couple de gitans, et nous voici partis à causer, à débloquer, et à boire la moitié de la nuit. Depuis Newburgh, État de New York, une opératrice de l’interurbain m’envoie de l’argent. Elle aimerait tant que j’arrête la bière et que je me nourrisse mieux. Se faisant appeler le « roi Arthur », un bargeot d’Hollywood, qui habite Vine Street, prétend vouloir m’aider à écrire ma chronique. Là-dessus, un médecin débarque et me déclare : « A vous lire, je suis sûr que vous avez besoin de moi. Je suis psychiatre. » Je l’envoie se faire voir ailleurs.

J’espère donc que cette anthologie va vous aider. Si vous souhaitez m’envoyer de l’argent, n’hésitez pas. Même réponse pour le cas où vous en viendriez à me haïr. Cela dit, si j’étais une armoire à glace, vous ne vous y risqueriez pas. Mais je ne suis juste qu’un vieux mec qui vend ses histoires dégueulasses. Écrivant pour un hebdo qui pourrait bien, comme moi, disparaître demain.

Quand on y réfléchit, c’est tout de même dément. S’ils n’avaient pas maquillé la quéquette et les testicules de l’enfant Jésus, vous ne pourriez pas lire ce qui suit. Régalez-vous. »

© Charles Bukowski, JOURNAL D’UN VIEUX DÉGUEULASSE, 1969 Titre original : NOTES OF A DIRTY OLD MAN City Lights, San Francisco, 1973 © Editions Grasset & Fasquelle, 1996

during the filming of a night scene on the Boulevard Saint Germain, (A Bout De Souffle), 1959

© Raymond Cauchetier, Jean Seberg during the filming of A Bout De Souffle, 1959