« Maintenant je m’appartiens. »

© Helmut Newton, Jo Champa, Hotel Chelsea, New York, For Max Magazine September, 1988

« Solitudo est un vieux mot latin qui signifiait le désert.

L’appel de la solitude est une des voix les plus irrésistibles qu’adressèrent dès l’origine les sociétés aux hommes. La solitude est une expérience universelle. Cette expérience est plus ancienne que la vie sociale car toute la première vie, dans le premier royaume, a été une vie solitaire. Saint Augustin a écrit : La vie avant de naître fut une expérience. En chinois Lire et Seul sont des homophones. Seul avec le Seul. Ouvrant un livre il ouvrait sa porte aux morts et il les accueillait. Il ne savait plus s’il était sur terre. [p. 54] Les pays chrétiens interdisent le suicide comme irréligieux. Les États démocratiques le blâment comme une lâcheté. Les sociétés psychiatriques le soignent comme une maladie. Les civilisations anciennes en louaient le courage. Ils l’honoraient comme une fierté. Les anciens Romains disaient : C’est la plus grande des déesses, la Nature, qui nous a donné avec la vie la possibilité de s’exempter du monde qu’elle engendre. La mort volontaire est la possibilité humaine constante, toujours à portée de main, le premier secours offert à la souffrance, le fragment d’instant toujours libre pour planter là le groupe et pour trancher le temps. Horace a écrit : Mors ultima linea rerum. La mort est la ligne frontière ultime à partir de laquelle nous pouvons vivre ou non dans un monde. La liberté de se tuer s’est perdue dans l’empire de Constantin avec toutes les libertés individuelles. Quand le christianisme relaya l’impérialisme, Dieu devint le propriétaire des vies esclaves. À la vérité tous les esclaves, même les soldats, au temps de la République, étaient déjà interdits de suicide. Pour les esclaves se tuer attentait à la propriété privée. Pour les soldats se supprimer équivalait à la désertion. Dans les deux cas il s’agit d’une rupture de contrat du service social. Ce fut en 1215 que la confession annuelle fut imposée aux fidèles pour contrôler le désespoir. Navarrus a écrit : « Il est interdit de se tuer par colère, par tristesse, par pauvreté, par honte sexuelle, par souffrance physique, par infortune quelconque, par excès de plaisir, par impatience de douleur, par dégoût de vivre. En retournant la main contre soi on perd le cimetière. » À dater de la confession, c’est-à-dire à partir du XIIIesiècle, parce que la confession chrétienne se prétendait capable d’arracher Satan du fond du corps mélancolique, les suicidés furent enterrés hors du clos où on enfouissait les morts.

Dans le monde des ipse le contraire de l’ipsimus du tyran serait le sui qu’on lit dans suicide. Nous devons quitter les mauvaises régions où les dieux seuls ont droit de tuer. Nous devons abandonner les nations où le suicide est interdit. Exil et suicide sont contigus. En quelque lieu que nous nous retrouvions, nous pouvons déserter. Nous pouvons déchirer l’accaparement familial et attenter à l’appropriation sociale. Épictète préférait dire : « La porte est ouverte. » Épictète ne disait pas : « Tuez-vous » mais il répétait sans cesse : « La porte est ouverte. » Un jour, à Rome, Épictète, qui était l’esclave d’un esclave, fit ce conte : « Aux Saturnales, par jeu, on tire au sort un roi. Le roi qui a été tiré au sort commande tous ceux qui jouent à sa royauté feinte. Il dit : Toi, bois. Toi, mélange le vin. Toi, chante. Toi, va-t’en. Toi, viens. On obéit afin que le jeu ne soit pas interrompu. Mais la porte est ouverte. On peut sortir. L’homme peut sortir de sa vie à tout instant. Il peut dire comme le roi le peut dans son jeu, qui est son royaume : Toi, va-t’en. »

Arria l’Aînée tend son épée à celui qu’elle aime et parle après sa mort. Caton contemple son épée. Il lisait dans la nuit. Après avoir lu le Phédon d’un bout à l’autre, il pose le rouleau près de lui. Il cherche son épée. Elle est pendue au-dessus de son lit. Il la saisit. Il tire l’épée hors du fourreau. Il touche la pointe. Il examine le tranchant et dit : « Maintenant je m’appartiens. » Il reprend le livre de Platon et recommence à lire le Phédon. Les oiseaux se mettent à chanter. Il plonge brusquement l’épée dans son ventre. Je m’arrête un instant sur le dernier mot que prononce Caton lors de son suicide. La tradition préfère mettre en avant la virilité, la complétude, l’appartenance : « Maintenant je m’appartiens. » Mais ce que se dit à lui-même Caton, en grec, ou plutôt les mots grecs que le héros romain adresse à son épée avant de mourir, est beaucoup plus simple, beaucoup plus archaïque, beaucoup plus fondamental : Nun emos eimi. « Maintenant je suis à moi. » Mot à mot :Maintenant mien suis. Cet emos — ce moi qui n’est mien qu’à partir de la mort c’est le sui qui est dans suicide.

Le suicide est certainement la ligne ultime sur laquelle peut venir s’écrire la liberté humaine. Elle en est peut-être le point final. Le droit de mourir n’est pas inscrit dans les droits de l’homme. Comme l’individualisme n’y est pas inscrit. Comme l’amour fou n’y est pas inscrit. Comme l’athéisme n’y est pas inscrit. Ces possibilités humaines sont trop extrêmes. Elles sont trop antisociales pour être admises dans le code qui prétend régir les sociétés. Car un homme naît croyant comme un lapin est ébloui par les phares. Si l’athéisme est la pointe extrême de l’individualisation des êtres humains, le suicide est le point extrême de la liberté humaine.

Brontë, Kleist, Kafka, Proust, Mishima : le suicide comme œuvre, comme accomplissement de l’œuvre, comme marque de son achèvement, comme point.»

© Pascal Quignard in « La barque silencieuse », Seuil, 2009

Jo Champa, Hotel Chelsea, New York , 1988

© Helmut Newton, Jo Champa, Hotel Chelsea, New York, 1988

© Helmut Newton

© Helmut Newton, Jo Champa, Hotel Chelsea, New York, 1988