L’élection imprévue d’un visage

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© Edward Steichen, Lillian Gish with hands over her head, surrounded by pine tree, November 1934

« Comment ne pas être touché par la façon dont un tel désir d’émotion surgit de l’élection imprévue d’un visage. Mais d’où vient ce bouleversement? Il tient d’abord à la capacité qu’a ce visage d’être la plupart du temps comme figé, en suspens, principe même du gros plan en un temps où on ne faisait pas trop encore, ainsi que Hitchcock s’en glorifiera, « voyager le gros plan »…

…Le visage de Lillian Gish paraît fixe parce qu’il serait appelé du dehors par une force qui le transit en l’offrant pour lui-même, au bord de l’innocence. Mais en même temps cette fixité est illusoire, et c’est la raison qui la rend si vive. Elle est tramée de frémissements à peine perceptibles, de minuscules vagues de sensations et d’affects indécidables qui font de chacun de ces gros plans une manière de paysage où il devient permis de toujours entrevoir des nuances nouvelles (c’est là ce que Balâzs appelait « microphysionomie », et que Deleuze et Guattari appelleront « traits de visagéité »)….

…Mais cette cruauté lui est pour une part épargnée. Dans La Nuit du chasseur ou dans Le Vent de la plaine, sitôt qu’elle s’avance ou que la caméra va vers elle, c’est en gros plan qu’elle semble toujours saisie, avec ce calme frémissant qui la fait se porter droit vers l’objectif qui la fixe et auquel elle se confie. Comme si la mémoire accumulée de tout ce qu’elle aura vécu, pour nous comme pour elle-même, dans le cinéma ancien, la protégeait et donnait à son apparence après tout banale une splendeur d’apparition…

…Lillian Gish est ainsi bouleversante entre toutes parce qu’elle paraît ne pas jouer, mue par le simple effet de particules d’âme qui la forment et la traversent…

… Aussi, dans ce film où le nombre de gros plans n’est peutêtre pas si élevé qu‘on aimerait le croire, Lillian Gish, quand elle est montrée en plans plus larges, plans de taille ou en pied, dans la vie de panique quelle mène à l’intérieur de la cabane, ou plans plus larges encore, , quand elle en sort au risque d’affronter le vent qui emplit le désert, Lillian Gish paraît toujours filmée en gros plan, comme si tout son corps en emportait l’âme et semblait s’y fixer. »

Le plus beau visage, le plus grand acteur – Lillian Gish, Cary Grant par Raymond Bellour .Trafic, Numéros 65 P.O.L., 2008

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© Edward Steichen, Lillian Gish in the Green Ha, 1934

George Hoyningen-Huene. Lilian Gish 1930

© George Hoyningen-Huene. Lillian Gish, 1930

Lillian Gish Photographer Edward Steichen captured the actress in an early colour rendering for Vanity Fair’s December 1932 issue

© Edward Steichen Lillian Gish, Vanity Fair’s December 1932 issue